Erasme et Pantagruel [Saison 2008-2009]

Commentaire du metteur en scène.

Erasme et Rabelais sont des enfants de la Première Renaissance, celle que n’entachaient pas encore les carnages des Guerres de Religions. Dans l’illusion, ils ont cru, sous un ciel radieux, que la religion catholique pouvait se régénérer, se réformer en douceur à la lumière des arts et des philosophies antiques, et grâce à un retour aux Ecritures : l’Evangélisme.
Thomas More, l’ami d’Erasme, a écrit L’utopie. Il y crée le mythe de la cité idéale où l’individu s’épanouit librement, protégé par des lois libérales. Rabelais s’en souviendra en inventant l’Abbaye de Thélème. Ces optimistes des temps nouveaux voient l’irruption de la modernité. Le monde s’ouvre de toutes parts. L’invention de l’imprimerie et la découverte des Amériques étendent brusquement les territoires de l’acte et de l’esprit. Vésale explore l’intérieur du corps humain, Copernic place le soleil au centre de la mécanique céleste, Michel-Ange peint les plafonds de la Chapelle Sixtine, François Ier italianise la France. C’est le printemps de l’Occident !
Erasme, esprit universel, domine ce concert. Né à Rotterdam, il écrira toute son œuvre en latin. Humaniste, pacifiste, internationaliste, prônant l’esprit de tolérance, ce grand pédagogue arpentera l’Europe : Angleterre, France, Belgique, Italie.

L’éloge de la folie, Les adages, Les colloques lui font une réputation universelle. Il est le conseiller des plus grands princes. Tout pourrait être pour le mieux dans le meilleur des mondes, si l’Eglise n’était tombée dans un état de délabrement moral peu louable. Le Vatican donne un exemple peu reluisant de meurtres, de cupidité et de débauches. Les Borgia sont restés à ce titre tristement célèbres. Ces papes nomment leurs enfants naturels évêques et confondent fâcheusement le temporel et le spirituel.
Le commerce des indulgences, destiné entre autres à financer la construction de Saint-Pierre de Rome, met un comble au scandale ambiant.
Erasme prône un retour à la rigueur et à l’ordre moral, à l’esprit des Evangiles. Il est écouté mais pas assez entendu. Bientôt les voix de Luther et de Calvin s’élèvent, optant pour une rupture plus radicale. C’est la fin des illusions et le début des querelles qui vont ensanglanter le siècle. On a souvent reproché à Erasme sa tiédeur, mais cet homme, qui proposait de trouver à tout conflit une solution négociée, pouvait-il sortir de la retenue qui était son principe de vie ?
A force de se vouloir neutre, Erasme finira en exil, rejeté de tous. Il sera chassé de Louvain par les catholiques qui lui reprochent d’être trop protestant, puis chassé de Bâle par les protestants qui lui reprochent d’être trop catholique.

Peu de temps avant sa mort il reçoit une lettre de François Rabelais. Son cadet lui y rend un vibrant hommage et le désigne comme sa source d’inspiration, son maître à penser. Nous sommes en 1532, année de publication du Pantagruel. Rabelais lui aussi s’était d’abord fait moine, puis a délaissé la vie contemplative. Il entreprend des études de médecine, enseigne, écrit, sert de secrétaire et de conseiller à de puissants protecteurs. Toute son œuvre (Pantagruel, Gargantua, Le tiers, Le quart et Le cinquième livre) n’est en effet qu’une mise en fables des idées d’Erasme. Rabelais comme Erasme fut attaqué, menacé d’emprisonnement, condamné à l’exil à la fin de sa vie. Ayant perdu ses protecteurs, il fut censuré par le Parlement de Paris (catholique) et insulté par Calvin (protestant).

Erasme a écrit L’éloge de la folie en 1509. Ce texte est la matrice évidente de l’œuvre de Rabelais, la filiation est patente.

Qu’adviendrait-il si Erasme ayant lu Rabelais revenait pour nous le faire voir et entendre, nous le commenter et nous mettre en garde ? Car nos époques sont jumelles et les grands espoirs humanistes et pacifistes de la seconde moitié du XXème siècle pourraient à leur tour se noyer dans un bain de sang et de fanatisme…

- Jean-Claude Idée -