Le piano de Staline [Saison 2008-2009]

Commentaire du metteur en scène.

Les rapports de l’art et du pouvoir ont toujours été ambigus et complexes.
Sans l’ordre du Pape Jules II, Michel-Ange n’aurait jamais peint la Chapelle Sixtine. Sans Louis XIV, ni Lully ni Molière n’auraient produit les œuvres qu’on sait. A ces exemples positifs on peut en opposer d’autres.
Von Karajan, membre du parti nazi par opportunisme artistique et dirigeant devant le Führer. Leni Riefenstahl, filmant les Jeux Olympiques de 1936 (tiens ! tiens ?) malgré la disparition de la démocratie en Allemagne et prétendant que le sport est neutre. (On peut se demander si le Comité Olympique de l’époque s’était posé les mêmes questions que pour la Chine en 2008 et s’il y avait apporté les mêmes réponses ?). Mais il ne s’agit là que de compromissions volontaires d’artistes ambitieux et peu scrupuleux.
Les choses prennent une toute autre tonalité quand les franquistes exécutent Federico García Lorca à Grenade, ou quand Auguste contraint Ovide à l’exil.

La pièce de David Pownall Master Class, présentée ici sous le titre Le piano de Staline, traite d’un problème beaucoup plus subtil et plus pernicieux : celui de la contrainte, du lavage de cerveau, de l’obligation faite à l’artiste d’épouser l’idéologie esthétique du pouvoir en place pour le louer et servir au rayonnement culturel d’une tyrannie liberticide. Elle nous montre comment des artistes de tempéraments et d’âges différents résistent ou renoncent et se soumettent chacun à leur façon. C’est une tragédie de l’honneur et de l’esprit qui engage toute la dignité d’un être.

De quoi s’agit-il ? Nous sommes à Moscou dans l’immédiate après-guerre, sans doute en 1948 lorsque Staline organise le Congrès des Musiciens Soviétiques et veut personnellement ramener les compositeurs à une vision "moins bourgeoise, décadente et intellectuelle" de la musique socialiste contemporaine. Il veut des mélodies simples et populaires, identifiables par le peuple et non une musique hermétique, atonale, pour lui plus proche du bruit que de l’harmonie.
Staline n’est pas un ignare en musique. Il a été séminariste : il a chanté la messe et sait jouer un air simple à l’orgue ou au piano.
Les musiciens convoqués en assemblée ne se laissent pas convaincre aussi sereinement que le dictateur l’espérait. C’est pourquoi il ordonne à Jdanov, son âme damnée, de convoquer les 2 chefs de file de la musique russe, Prokofiev et Chostakovitch, à une réunion nocturne à 4 autour d’un piano et d’un tourne-disque, pour les persuader d’appuyer les thèses du Gouvernement. Leur prestige à tous 2 suffira à faire rentrer tous les autres dans le rang.

Ces 2 musiciens ont des caractères très différents. Prokofiev, vieux et malade, est rentré d’exil. Se fiant aux flatteries et promesses du Régime, il tombe de haut et déchante. Il est célèbre dans le monde entier et se sent insulté et trahi par les siens. Il est sans illusions et assez amer car il sait qu’il ne verra pas la fin de ce cauchemar.
Chostakovitch est plus jeune. Il a grandi avec le Régime soviétique, il est le musicien emblématique du Parti Communiste. Il finira même secrétaire général de la Fédération russe des Musiciens Soviétiques. Il a servi le pouvoir et s’en est servi. Il a gravi, grâce à lui, tous les échelons de la "puissance" et de la renommée nationale, mais il est peu apprécié au-delà des frontières. Il a encore sa vie et son œuvre devant lui, mais il est rattrapé par le système qu’il a servi.

Son inspiration trop moderniste ne convient plus à son maître. Il faut qu’il se remette au pas et compose des marches militaires comme au XIXème siècle. Son amertume n’est pas moins grande que celle de Prokofiev et son désespoir est plus profond.

Jdanov est le maître de cérémonie de la soirée. Il est brutal, méprise les intellectuels et affectionne la manière forte. Son approche violente permettra à Staline de jouer les médiateurs et d’apparaître à ses victimes comme compréhensif . Le bon père Staline connaît la musique, il finira par jouer avec ses "maîtres" des valses pour ginguettes, à 4 mains. Les 2 musiciens sortiront de là brisés, plus par l’ironie et le cynisme cinglant de l’homme à la belle moustache que par la brutalité de son adjoint.

Le seul regret que l’on puisse avoir à la lecture de cette très belle pièce, admirablement construite, c’est qu’elle soit très bien documentée et que tout (ou presque) y soit vrai. "Est-ce ainsi que les hommes vivent ? " écrivait Aragon par ailleurs fervent communiste. On ne peut s’empêcher de penser à L’aveu de Costa Gavras où Yves Montand battait sa coulpe de militant, à Maïakovsky suicidé, à Eisenstein contraint de faire son autocritique devant le parti et privé de cinéma, finissant sa carrière comme metteur en scène de spectacles de pacotille en province, heureux d’être resté en vie, ce qui ne fut pas la chance de millions d’autres dans les goulags et les hôpitaux psychiatriques. Il y a dans tout cela un parfum du Maître et Marguerite de Boulgakov.

- Jean-Claude Idée -