La danse de l'albatros [Saison 2009-2010]

Commentaire du metteur en scène.

Quel lien peut-il y avoir entre notre intérêt de plus en plus soutenu pour les espèces en voie de disparition et l’état d’esprit d’un homme de cinquante-cinq ans qui vient d’avoir un sérieux accroc de santé ?
Cette question est au cœur de la pièce de Gérald Sibleyras, La danse de l’albatros.

Après son accident, cet homme, porté par un nouvel appétit de vivre, s’engage malheureusement dans des choix où il se retrouve très vite coincé. D’où sa nostalgie pour une certaine animalité où les comportements sociaux et amoureux sont régis par des codes bien précis. Chez l’albatros, par exemple, la recherche d’un partenaire sexuel passe par une danse rituelle, une sorte de parade nuptiale qui lui permet de ne jamais se tromper sur ses choix.

Chez les humains, la parade nuptiale a lieu tous les week-ends, dans les bistrots, les restaurants ou les boîtes de nuit. Pour l’albatros, c’est presque la même chose, mais sa danse a lieu une fois par an sur des îles lointaines. Le rituel est rythmé par des battements d’ailes, des frottements et claquements de bec et des petits cris spécifiques. Les couples sont généralement fidèles pour la vie. Seuls des échecs de reproduction répétés ou la mort de l’un des deux peut les amener à changer de partenaire. Toute ressemblance avec l’homme semble donc ici fortuite.

En fait, cette pièce pose un regard ironique sur nos modes de vie contemporains à travers quatre personnages qui évoluent dans un milieu qu’on pourrait qualifier de « privilégié ». Derrière une apparente légèreté, il s’agit d’une comédie noire et pertinente qui nous renvoie, à travers des répliques assassines, à nos petits et grands délires. Bien intégrés socialement, choyés par la vie, ces personnages sont néanmoins victimes d’un mal indicible que notre société distille insidieusement : l’obligation de réussite. Il faut réussir son couple, réussir professionnellement, vieillir le plus tard possible et de préférence sans en avoir l’air, se conformer au politiquement correct… bref, être heureux !

Mais il y a toujours un moment où le vernis craque et où les failles apparaissent. C’est ce qui arrive à Thierry (joué par Jean-Claude Frison), zoologiste, spécialiste des espèces en voie de disparition. Son choix de vivre avec Judith, vingt-quatre ans (Lisa Debauche), belle, désirable et sans doute trop jeune pour lui, l’oblige à un grand écart, une sorte de gesticulation acrobatique dont il ne sort pas indemne. On est loin de la danse nuptiale de l’albatros.

Et les autres personnages ne sont pas en reste. Ils aiment donner d’eux-mêmes une image idéalisée qui les rassure mais qui relève tôt ou tard de l’imposture. C’est le cas de Françoise, la sœur de Thierry (jouée par Nicole Colchat) et de Gilles, l’ami de Thierry (interprété par Pascal Racan). Chacun en prendra pour son grade et nous, spectateurs, devrions prendre beaucoup de plaisir et bien rire de ces situations cocasses.

-Toni Cecchinato -