Le neveu de Rameau et Supplément au voyage de Bougainville [Saison 2009-2010]

Commentaire du metteur en scène.

Quinze heures par jour, dans sa robe de chambre rouge, à sa table d’écriture, Diderot débat avec lui-même (Le neveu de Rameau). Sa culture encyclopédique, - dans le cas présent ce n’est pas une image -, le porte à aborder tous les sujets dans un grand désordre. La morale, la philosophie bien sûr, mais aussi le théâtre, la peinture, la sculpture, l’histoire, la musique, toutes les sciences, la médecine en tête, la politique. Il embrasse tout, de l’évolution des différenciations sexuelles chez les fœtus humains, jusqu’à la structure de la société tahitienne, dite par ses contemporains : société primitive, mais tenue par lui comme supérieure à la nôtre (Le supplément au voyage de Bougainville) !

Diderot vit perdu en lui-même, égaré dans son discours, comme un rêveur éveillé, (Le rêve d’Alembert). Il descend souvent au restaurant près de chez lui en robe de chambre, pour ne pas perdre de temps. Grand amateur de femmes, il nous décrit sa première rencontre avec sa future épouse : « Je la vis, l’envie me prit de la prendre, je la pris ». Il fut aussi l’un des plus grands bâfreurs de l’Histoire. Il mourut à table, après un trop copieux repas, en mangeant de la compote de cerises, sans crier gare, n’émettant rien qu’un petit hoquet. Cet homme ne tenta pas, comme Voltaire, d’obtenir des places, des honneurs, des titres. Peu courtisan, il refusa d’aller vivre auprès de souverains éclairés. Il n’était obsédé que par sa gloire future : la postérité était sa marotte. Il ne fit pas fortune. C’était un grand emprunteur toujours fauché : trop de femmes, trop d’enfants. Il vendit sa bibliothèque à Catherine II de Russie, à condition de pouvoir continuer à s’en servir. Elle le couvrit de présents. Il était casanier, mais il dut se résoudre à faire le voyage de Russie. Il donna pendant plusieurs mois, chaque après-midi, des leçons de politique à la tsarine, qui voulait réformer la Russie. Il y mit tant de fougue que Catherine confie dans sa correspondance, qu’emporté par son sujet, il s’agite, vitupère, et gesticule à tel point, qu’elle en sort « les cuisses meurtries et toutes noires. ».

Dernier homme de la Renaissance et premier penseur moderne, Diderot est tout sauf classique. Cependant, sa prose atteint le style le plus accompli et le plus libre qui ait illustré la langue française.
Matérialiste militant, il a l’intuition de la relativité quand il nous dit qu’il n’y a point d’objet absolu mais autant d’objets distincts qu’il y a d’observateurs.
Dans ses dialogues vertigineux, Diderot dispute avec lui-même – chaque état du penseur modifie sa pensée : vivre c’est se contredire, se contester, et s’admettre multiple.
Une pensée en marche n’a jamais deux fois le même objet devant les yeux.
Diderot choisit de donner à tous ses « lui-même », toutes ses tentations, des identités prétextes. Il eut souvent des ennuis avec les personnages réels à qui il prêtait des propos qu’ils n’avaient jamais tenus.
d'Alembert, Mademoiselle de l’Espinasse, le neveu de Rameau entre autres, furent surpris qu’on mît dans leur bouche des propos subversifs, qui souvent sentaient le fagot.

Diderot fut un Platon qui choisissait de prêter son verbe à des Socrate à plume ou en jupon. Il aimait le pittoresque et la couleur. Il se disait lui-même un coloriste. Il prisait par-dessus tout l’humour pour rendre intelligible l’abstrait, l’obscur, le complexe, voire les nouveautés qui choquent ou qui fâchent.

Nous tenterons de donner un écho de cette effervescence effrénée. Trois comédiens virtuoses y incarneront Diderot et ses doubles, naviguant dans l’univers de sa pensée, s’entrechoquant comme des atomes dans l’espace-temps.

- Jean-Claude Idée-