Le roi Lear [Saison 2011-2012]

Commentaire du metteur en scène.

C’est l’heure des grands choix pour Le Roi Lear, au crépuscule de son pouvoir : il va passer son royaume à la nouvelle génération, ses filles. Pour ce faire, il prépare une surprise qu’il pense magnanime : mettre de côté la raison d’Etat en lui préférant la raison du Cœur. En somme, l’avenir du pays se fera sur l’autel du « Combien tu m’aimes ? ». Pour un homme flatté par tous, dès la première heure, est-ce là preuve de bon jugement ? Celle dont il doute le moins de l’affection ne veut ainsi monnayer sa sincérité. La voilà déshéritée et le vieux roi, par ses choix, entraînera son propre bannissement par ses deux autres filles.
Pour Gloucester, son plus proche collaborateur, il sera aussi bientôt l’heure du legs. Mais comment faire admettre au fils bâtard et benjamin qu’il sera, selon les vieilles règles, le second choix ? Ce qu’il n’a pu recevoir du sang, il le gagnera par la ruse. Ainsi s’emballe la furie spectaculaire du Roi Lear. Car de ces deux coups d’éclats, la mèche est allumée pour incendier la raison, précipiter le monde sur la falaise, face à son destin. Dans une langue et une suite d’actions autant spectaculaires que métaphysiques, autant politiques que profondément humaines, Shakespeare s’amuse à nous bouleverser dans tous les sens du terme. Il mène son récit par à coups, surprises constantes, terribles, drôles, pathétiques, violentes, absurdes… Tout y passe (…) Dans une urgence qui nous rappelle tant notre temps, où le jugement souvent laisse la place à la voracité compulsive de l’instant, la folie n’est pas toujours où l’on pense. Quand la fission est proche, une nouvelle course s’engage, indécise et perplexe. Et les joutes multiples s’exposent, les duels de corps, les duels de mots, les duels d’idées…
Nous espérons que notre spectacle rendra compte de tous ces remous, où se jouent, se perdent, se gagnent tant la dignité humaine que la survie du territoire. L’heure du passage à la modernité a sonné, malheureusement ou non, à n’importe quel prix… Fable métaphysique de l'absurde, spectacle épique, mascarade aigre, drame familial corrosif, pièce politique sur l'inanité du pouvoir ? Le Roi Lear est avant tout une pièce d'acteurs, de corps, de mots qui jouent et assènent, une pièce vertigineuse et inconfortable, ludique et terrible, classique et moderne, immortelle. (…)

Les artistes de l'époque de Shakespeare traquaient la condition humaine sous ses fards, tout en sachant pertinemment que cette recherche de la vérité, ils ne pouvaient l'entreprendre que par le biais de la représentation du monde et de ses artifices. C'est dans cette démarche que nous nous inscrivons. Car dans la nature humaine, tout aussi civilisée et policée qu'elle paraisse, sommeille un effroi désabusé et un espoir bestial, comme quand la nature se réveille fiévreuse et met en doute et à mal l'orgueil humain. Tout est abattu, en même temps que tout reste à faire.

Lorent WANSON.