Mademoiselle Julie [Saison 2011-2012]

Commentaire du metteur en scène.

Au cours de la fiévreuse nuit d’ivresse de la Saint-Jean, Mademoiselle Julie succombe aux charmes de son domestique. Cette fusion funeste et brutale les mènera tous deux aux confins de la folie…Avec Mademoiselle Julie, Auguste Strindberg signe une œuvre à la croisée de deux crises simultanées : celle de la hiérarchie sociale et celle de la hiérarchie des sexes. Mais ces crises hiérarchiques sont des brasiers inextinguibles et les questions éternelles et abyssales qu’elles ont soulevées demeurent. Le dramaturge suédois nous fait explorer ici le rapport maître/serviteur dans toute sa sauvagerie, en tant que phénomène tout à la fois politique et social, mais aussi sexuel.

Si les différences de classes sont moins patentes aujourd’hui qu’en 1888, les différences et les injustices entre les êtres sont, elles, encore bien vives. Le désir d’ascension me semble loin d’avoir disparu, même si les frontières sociales sont aujourd’hui plus facilement franchissables.

Mais c’est précisément l’envie d’autre chose, l’envie d’une autre vie, de celle de l’autre (dans ce qu’on s’en représente), qui m’intéresse ici. Car l’Autre, ce Grand Autre à jamais séparé de nous, celui de l’autre sexe, l’irréductible différent, peut avoir l’air, du coup, de posséder ce que l’on n’a pas. Ou ce que l’on a perdu. Ou bien encore, menacerait-il de nous prendre ce que nous avons… En somme, à travers la véritable guerre des sexes pour le pouvoir qui se joue dans Mademoiselle Julie, c’est à une guerre du fantasme que nous assistons. Une guerre pour le fantasme d’un paradis perdu et qui ira jusqu’à la dévoration de l’autre. L’ogre Jean craint de toute sa force l’ogresse Julie, et leurs morsures mutuelles seront mortelles et irréparables. Le décalage historique entre nous et Strindberg crée une tension et confère à ce passé une valeur d’énigme qui nous amène à nous confronter à nous-mêmes : à notre histoire et à notre rapport d’aujourd’hui à la question de la relation homme-femme. Le combat de Jean et de Julie n’est pas si lointain de la bataille que nous menons encore de nos jours, même si nous la dissimulons mieux, sous un discours sur l’égalité des sexes ou la libération de la femme. Les enjeux sont toujours aussi cruciaux et cette pièce renvoie cruellement, sauvagement à des questions bien enfouies et encore sans réponses.
Toutefois, cette « tragédie naturaliste », comme l’a sous-titrée le dramaturge, nous emmène loin, bien au-delà du naturalisme, vers un théâtre intime aux frontières du réel et du rêve, un théâtre psychique proche du songe (ou du cauchemar) : Strindberg laisse s’échapper l’irrationnel, par toutes les fissures de l’enchaînement hoquetant des répliques ou de l’articulation désordonnée des discours. Si Mademoiselle Julie est solidement ancrée dans la vie quotidienne (tout se passe dans la cuisine), celle-ci se voit comme épurée, magnifiée jusqu’au tragique, dans un monde où le tangible et l’invisible se côtoient et rendent le familier étrange : la technique du gros plan permet de nous faire entendre les discordances et les mystères de la vie intime dans sa grande barbarie. Nous sommes dans l’œil d’un cyclone, au bord de l’effondrement, et ce focus sur l’extrêmement petit de ce théâtre de chambre finit par devenir révélateur et ouvre les portes du monde et de l’universel. Le spectateur devient alors le propre spectateur de lui-même.