Feu la mère de Madame - Feu la Belgique de Monsieur [Saison 2012-2013]

Commentaire du metteur en scène.

"La fin des haricots" - Quelques mois après la création de « Feu la mère de Madame », en 1908, Feydeau quitte le domicile conjugal et prend ses quartiers dans un hôtel au nom prophétique : l’Hôtel Terminus. Le divorce sera prononcé officiellement, à la demande de sa femme, le 16 avril 1916. Atteint de syphilis en phase terminale, Feydeau est interné dans un sanatorium en octobre 1919. Son esprit sombre alors dans l’incohérence, avec de cruelles rémissions au cours desquelles il prend pleinement conscience de l’étendue de sa déchéance.

« Feu la mère de Madame » s’inscrit dans le cycle de comédies en un acte qu’il intitulait lui-même "Du mariage au divorce". Ces pièces féroces et géniales contiennent l’essence de sa vision du monde, juste avant le silence définitif. La matière en est autobiographique ; la structure est, à chaque fois, celle d’une scène de ménage. Feydeau est à l’heure du bilan. Et ce n’est pas brillant. Il prend le parti d’en rire. Furieusement. D’en mourir de rire.

Feydeau est un artiste raté, devenu caissier aux Galeries Lafayette. Il est marié avec Yvonne/Marie-Anne qui ne semble pas lui avoir pardonné ce désenchantement : elle lui refuse le lit conjugal. Ils vivent au-dessus de leurs moyens. Il est criblé de dettes. La pièce – la « scène », au sens fort - démarre quand Lucien rentre chez lui après avoir participé, déguisé en Louis XIV, au bal annuel de l’Ecole des Beaux-Arts où, traditionnellement, les jeunes modèles paradent dans des tenues plus que légères… Il est quatre heures dix du matin, il pleut à verse et Lucien a oublié sa clé. Yvonne dort à poings fermés. Il va prendre le risque de la réveiller… et de déchaîner la tempête. En plein pugilat, un domestique surgit pour annoncer la mort de la mère de madame. Yvonne s’évanouit. Lucien va alors tenter de sauver ses fesses tout en sauvant la face … Exercice périlleux s’il en est… Escomptant sur l’héritage de sa belle-mère, il écrit à la hâte à ses créanciers. Il n’est pas au bout de ses surprises… Tous ses efforts seront voués à l’échec. Derrière la façade qu’il essaye de sauver, il n’y a plus rien.

Ca ne vous fait pas penser à l’état un peu pitoyable de notre petit pays ?

Souvenez-vous. Le 13 décembre 2006, sur la chaîne de la RTBF, l’émission « Questions à la Une » déroulait son sommaire. Deux sujets à l’ordre du jour : « Va-t-on supprimer les allocations de chômage en Wallonie ? » et « Les flamands sont-ils plus corrompus que les wallons ? ».

Soudain l’image se brouille, la mire apparaît, puis le générique du Journal Télévisé.
François de Brigode, très grave, annonce alors aux téléspectateurs médusés que la Flandre vient de déclarer unilatéralement son indépendance. Le roi est en fuite vers une destination inconnue. Le drapeau national est en berne. C’est la fin de la Belgique. Ca sonne comme de l’info, ça a la couleur de l’info … mais c’est de l’intox. Le bandeau rouge qui cadre l’image aurait pourtant dû mettre la puce à l’oreille des plus crédules : il se termine par un petit pictogramme à l’effigie de « La Dame au Cochon » de Félicien Rops. Si l’émission était une fiction, la peur qu’elle a déclenchée était bien réelle…

Jean-Marie Piemme a écrit, à partir de ce point de départ, une farce féroce qui transforme nos souverains en effigies de baraque de foire et notre pays en guignol. Déguisés en Tchantchès et Nanesse, ils tentent de passer la frontière suisse … La petite et la grande histoire de notre pays surréaliste vont en prendre pour leur grade…

"Feu la Mère de Madame" et "Feu la Belgique de Monsieur "est un joyeux diptyque sur nos médiocrités privées et politiques. Fiction ? Réalité ? Allez savoir… Une chose est sûre : les personnages cherchent désespérément à sauver les meubles, mais, dans les deux cas, la catastrophe est annoncée.
Comme le chantait délicieusement Bourvil : « c’est la fin des haricots ».

Frédéric DUSSENNE.