La dame de chez Maxim [Saison 2013-2014]

Commentaire de la metteur en scène

La dame de chez Maxim évoque d’emblée l’image des robes à froufrous, des portes qui claquent et des quiproquos à n’en plus finir. Ce qui est loin d’être faux. La dame de chez Maxim, c’est également la réplique leitmotiv culte « Et allez Donc ! C’est pas mon père ... » qui ponctue une machine infernale savamment construite autour de 29 personnages, en 3 actes et 59 scènes.
Comme l’a si bien formulé Henry Gidel, La dame de chez Maxim, c’est Le soulier de satin du vaudeville.
Monter La dame de chez Maxim, c’est plonger dans le tourbillon la tête la première et prendre le risque d’une extase partagée. Feydeau illumine le visage des acteurs, persécute leur corps par son impitoyable mécanique et assied le spectateur dans la profondeur de sa chaise extatique, le happant par le rire et l'emmenant sournoisement au palais des glaces.
Feydeau excelle dans l’art du rire lié à l’empathie. Il déplore les personnages fantoches et les trames désuètes qui brodent les vaudevilles de son époque et repense le style en peignant ses personnages dans leur plus imparfaite humanité. Si Feydeau nous happe par le rire, il nous essouffle par la cruauté de sa démarche. Alors qu’il complexifie ses trames à loisir et plonge ses protagonistes dans un mouvement aspirant qui mène au chaos, les rendant victimes d’un fatum comique aussi puissant que le fatum divin qui s’acharne sur les héros tragiques, les personnages qu’il jette cruellement dans des situations burlesques ne sont nullement éloignés de nous ; ces pauvres hères balancés frénétiquement entre terreur et soulagement n’étant autres que vous et moi. La dame de chez Maxim, c’est un tourbillon haletant et irrésistible dans lequel le rire naît du fantasque et explose dans le cauchemar.
La dame de chez Maxim, c’est avant tout une chute. La chute d’un homme qui se prend un ravin la tête la première. Le souci c’est que plutôt que de réagir en homme avisé, se protégeant le visage, reprenant son souffle et tentant de faire le point, il se précipite sur la catastrophe en s’agitant comme une poule malade.
La veille, Lucien Petypon a bu. Trop bu. Une nuit durant, le médecin sérieux à la réputation sans tache s’est métamorphosé en une loque beuglante et imbibée, avec pour conséquences un certain type de mal au crâne, une nuit passée sur le sol comme une bête et une fille légère couchée dans son lit. A nouveau, un homme (un vrai) aurait réagi avec prestance, sans ciller. La fille en question, surnommée La Môme Crevette, serait bien vite retournée dans le caniveau où elle est née et on aurait pu en rester là, entre bons amis. Mais Petypon, non. Petypon, lui, accumule les idées pourries. Petypon, c’est le seul gars qui emmène une prostituée à une fête de famille en la faisant passer pour sa moitié et qui croit sincèrement que l’idée est bonne.
Petypon touche par la profondeur de son impuissance. Victime d’une cascade de quiproquos qui prend très vite l'allure d'un cauchemar éthylique, Petypon perd tout contrôle, se débat et s’enfonce dans les sables mouvants avec pour seule dignité la grâce de sa stupéfaction. L'épreuve, qui naîtra de l'irruption dans l'histoire de la Môme Crevette, passera par la confrontation de Petypon à ses propres démons : l'imprévisible, le doute, le sexe, l'irrationnel. L’épreuve sera ce basculement du contrôle vers la folie intérieure.

Les portes du Théâtre Royal du Parc s’ouvriront dès lors sur un monde aux apparences banalement trompeuses qui basculera petit à petit dans le plongeon cauchemardesque de Lucien Petypon.
Les créateurs Thibaut De Coster et Charly Kleinermann, dévoués à la cause scénographique et aux costumes, pourront donc s’en donner à cœur joie : portes qui claquent et qui en cachent d’autres, hommes aux moustaches provocantes dissimulant en leur profil des dames aux jupons affriolants, masques, plancher mouvant ... Suivant les ordres de Feydeau, folie, surprises et perte de repères seront au rendez-vous pour plonger au cœur du délire éthylique de Lucien Petypon.
Car La dame de chez Maxim, c’est la plus longue gueule de bois de l’histoire de la dramaturgie.