Richard III [Saison 2013-2014]

Commentaire de la metteur en scène

Richard III est d’abord un texte politique. Un homme veut nous démontrer qu'il obtiendra le pouvoir, par tous les moyens, dans une liberté absolue et une impunité totale, ceci sans hésiter à sacrifier tous ceux qui lui barrent le chemin, y compris ses plus proches, frères, conseillers, épouse, neveux. Rien ne peut empêcher Richard d'avancer sur ce chemin qui mène à la couronne. C'est à nous qu'il l'explique, spectateurs muets, sidérés de son culot, séduits même peut-être par son intelligence, son charme, son éloquence en même temps qu'effrayés par la facilité avec laquelle il parvient à ses fins. A cette époque de naissance de l'individu, en pleine Renaissance, il proclame haut et fort sa liberté absolue, son LIBRE-ARBITRE. Rien ne lui fait peur, ni Dieu, ni la morale des hommes. Sa démonstration politique cependant est un échec.
"Aussi impitoyablement la force écrase, aussi impitoyablement elle enivre quiconque la possède, ou croit la posséder. Personne ne la possède véritablement" écrit Simone Weil dans "L'Iliade ou le poème de la force".
Ainsi en est-il de Richard qui ne croit qu'à lui-même. Une fois devenu Roi, ne connaissant que la force, il se laisse envahir par la peur de perdre la couronne. Les actes qu'il commet alors vont précipiter sa chute. A aucun moment, il ne pense que le pouvoir est aussi "gouvernement" des hommes. Cette dimension du politique lui échappe totalement. Manipulateur, narcissique, obsédé de lui-même, il est au fond un très mauvais homme politique.

Mais Richard III est aussi une tragédie. La tragédie d'un homme seul, en recherche de "substance", qui n'aime personne, hormis ceux qui le servent, aveuglément. Cet homme-là, quand il se trouve un allié fait de lui son alter ego, son double, lui déclare qu'il l'aime, exige une adhésion absolue et le rejette aussi violemment qu'il se l'était attaché à la moindre faille, à la plus petite hésitation.
Et c'est cette carence terrible de "perception" de l'existence d'un autre comme altérité irréfutable qui perd Richard III. Sa puissance imaginative le pousse à croire qu'il peut maîtriser la réalité, celle des autres et la sienne. Mais c'est un leurre. Rattrapé par elle il est alors victime de lui-même, de sa propre faiblesse, de sa peur, de ses cauchemars.

Cette pièce qui met l'individu au centre même de la représentation théâtrale, comme un enfant qui se dessine immense au milieu de ses parents, frères, sœurs ou amis minuscules est aussi, malgré tout, l'histoire des autres, de ceux qui s'"arrangent", pactisent avec ce pouvoir, se laissent séduire, rusent, se trompent, sont tués ou finissent - enfin, mais après combien de morts ! - par se rebeller, se battre et gagner.

C'est cette bascule qui m'intéresse, ce renversement, au sens le plus shakespearien du terme. Il y a un homme, qui prend toute la place, se veut le maître de tout, y compris de la représentation, un homme qui arrivé au pouvoir le perd presqu'immédiatement parce que contrairement à ce qu'il croit, il n'est qu'un homme. Et il y a la réalité, repoussée aux plus extrêmes limites, qui pourtant refait surface. Ainsi, pour moi, ce qui finit par "vaincre" dans Richard III, ce n'est pas Richmond, encore moins la dynastie des Tudors qui engendrera Henry VIII et Elisabeth I, ce n'est pas non plus Dieu. Ce qui gagne c'est la REALITE, faite, selon Shakespeare, de fragilité autant que de force, de ruse autant que de combat, de puissance féminine autant que masculine et d'un besoin profond, d'une recherche infinie d'équilibre entre l'existence de l'autre et la sienne.